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De Londres à Séoul : 180 ans après, l’Alliance évangélique mondiale a bien changé !

En 1846, un millier de protestants se retrouvent à Londres. Ils ne fondent pas une nouvelle Église. Ils refusent même d’en faire une superstructure confessionnelle.

Pierre BERGER· Resp. Editorial "Eglise"· 28 septembre 2026

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De Londres à Séoul : 180 ans après, l’Alliance évangélique mondiale a bien changé !

Ils affirment seulement ceci : le Christ les précède, et leurs frontières dénominationnelles ne sont pas assez grandes pour contenir l’Évangile. Cent quatre-vingts ans plus tard, cette intuition a produit l’une des communions chrétiennes les plus étendues de la planète.

L’Alliance évangélique mondiale (AEM) dit représenter quelque 650 millions de croyants, 164 alliances nationales et neuf alliances régionales. Le chiffre impressionne. L’histoire, elle, est plus accidentée que le slogan du 180e anniversaire — « 180 ans d’unité dans la mission du Christ » — ne le laisse croire.

Un geste radical dans un siècle de fer et de vapeur

Le 19 août 1846, à Freemasons’Hall, des délégués britanniques, américains, canadiens, allemands, français, suisses, néerlandais et suédois s’asseyent ensemble. Anglicans, réformés, luthériens, baptistes, méthodistes : le spectre protestant du temps est là. Ils viennent des Réveils. Ils voient aussi l’esclavage, le travail des enfants, les empires qui se font et se défont, l’industrie qui broie les villes. Leur audace n’est pas diplomatique. Elle est théologique.

Godfrey Yogarajah, aujourd’hui président du Conseil international, la formule ainsi : l’Évangile est plus grand qu’une Église, qu’une tradition, qu’une nation. Les fondateurs n’étaient pas d’accord sur tout. Ils estimaient l’être sur l’essentiel : l’Écriture, la conversion, la croix, la mission. Dès 1855, cette communion encore fragile ose l’action publique. Elle interpelle le sultan ottoman Abdülmecid Ier au sujet des convertis menacés de mort. Elle écrit à Napoléon III et à la reine Victoria. La défense de la liberté religieuse n’est pas un département ajouté plus tard : elle est dans l’ADN.

L’unité n’a jamais été un long fleuve tranquille

L’Alliance britannique du XIXe siècle n’est pas encore l’organisme mondial d’aujourd’hui. Deux guerres mondiales, des crises financières, des tensions entre Nord et Sud, des débats sur l’esclavage dès la fondation : le fil s’est plusieurs fois tendu jusqu’à rompre. Le vrai basculement survient en 1951, aux Pays-Bas. Quatre-vingt-onze délégués de vingt-et-une nations refondent le projet sous le nom de World Evangelical Fellowship.

En 2001, à Kuala Lumpur, l’organisation reprend le nom d’Alliance évangélique mondiale : non plus une alliance occidentale qui s’internationalise, mais une famille déjà mondiale qui assume son nom. Un jalon souvent oublié : en 1968, l’Indien I.Ben Wati devient président du Conseil. Le signal est clair. Le centre de gravité commencera, lentement puis nettement, à quitter l’Atlantique Nord.

Séoul 2025 a rendu le déplacement visible

L’Assemblée générale d’octobre 2025, à Séoul, l’a photographié. Soixante-et-onze pour cent des participants venaient d’Afrique, d’Asie et d’autres Suds — là où vivent désormais environ 70 % des chrétiens du monde. Le thème n’était pas commémoratif. Il regardait 2033 : « L’Évangile pour tous ».

L’AEM le reconnaît : certains la voient encore comme trop dirigée ou trop financée par l’Occident. Les statistiques de participation, elles, disent autre chose. Le mouvement évangélique n’est plus d’abord une affaire nord-atlantique. Il est majoritairement africain, asiatique, latino-américain. L’Alliance tente de rattraper cette réalité plutôt que de la précéder.

Une fête, deux rendez-vous, une tension

Le 23 septembre 2026, un webinaire mondial a réuni des centaines de responsables. Le 27 septembre est déclaré Journée de l’AEM : prières communes, échanges de prédicateurs entre dénominations. Le secrétaire général Botrus Mansour, chrétien arabe de Nazareth, n’a pas parlé comme un communicant d’anniversaire. Il a nommé la contradiction interne du monde évangélique : l’appel à l’unité d’un côté, le réflexe confessionnel et national de l’autre. La diversité culturelle, a-t-il dit, a rendu cette tension plus vive, pas moins. Ce qui unit, selon lui, demeure plus fort que ce qui sépare — à condition d’accepter d’avoir besoin les uns des autres.

En 2026, l’Alliance continue d’intervenir à Genève et à New York : impartialité religieuse des États, alertes sur le Soudan et l’Ouganda. Le plaidoyer de 1855 n’a pas disparu. Il a changé d’adresse.

Ce que 180 ans ne garantissent pas

Une institution aussi ancienne peut se contempler. Yogarajah refuse ce piège. L’anniversaire, dit-il, n’est pas une médaille. C’est un Ébénézer : jusqu’ici l’Éternel a aidé. La suite n’est pas due. Le monde de 1846 n’existe plus. Celui de 2026 non plus n’est pas stable : persécutions, polarisations, Églises du Sud en croissance rapide et souvent sous-équipées, tentation de l’entre-soi évangélique. L’Alliance n’a jamais été le Conseil œcuménique des Églises. Elle n’est pas non plus une dénomination. Elle est une communion volontaire, donc fragile.

Cent quatre-vingts ans après Londres, la question n’est plus de savoir si des protestants de plusieurs pays peuvent s’asseoir dans la même salle. Ils le font. La question est de savoir si l’Évangile restera, pour eux, plus grand que leurs Églises, leurs traditions et leurs nations — y compris les plus puissantes d’entre elles.

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