Le geste, discret mais significatif, s’inscrit dans une région où catholiques et protestants vivent côte à côte depuis des siècles, sous un régime concordataire unique en France.
Le souverain pontife était venu à Metz pour une journée placée sous le signe de l’Europe, de la paix et du dialogue. Au Centre des congrès Robert-Schuman, il a notamment dénoncé une « spirale du mensonge et de la tromperie » dans les relations internationales et appelé l’Europe à « mettre fin » à cette dynamique par le respect de l’autre, le droit international et le multilatéralisme. Ces paroles trouvent un écho direct dans le message protestant.
Une Église ancrée dans un territoire de frontières
L’UEPAL, créée en 2006, rassemble l’Église protestante de la Confession d’Augsbourg d’Alsace et de Lorraine (luthérienne) et l’Église protestante réformée d’Alsace et de Lorraine. Elle compte environ 250 000 fidèles et quelque 250 pasteurs. Isabelle Gerber, première femme à présider à la fois l’Église luthérienne (depuis septembre 2024) et l’Union, écrit au nom de cette communauté.
Dans sa lettre, elle rappelle d’emblée le caractère particulier de l’Alsace et de la Moselle. Ces territoires, soumis au Concordat de 1801 (et aux articles organiques), n’ont jamais connu la loi de 1905. Les ministres du culte y sont rémunérés par l’État, les facultés de théologie sont intégrées à l’université publique, et les relations entre Églises et pouvoirs publics restent institutionnalisées. La population, souligne la présidente, « a souffert de soifs de pouvoir et d’extension ». L’histoire récente — annexions successives, guerres, reconstructions — a laissé des traces. C’est précisément ce vécu de frontière que le pape est venu interroger en choisissant Metz plutôt que Strasbourg pour son discours européen.
Différences théologiques et communion
Le cœur du message porte sur les relations entre protestants et catholiques. « La méconnaissance de notre foi commune ravive les blessures », écrit Isabelle Gerber. Les différences théologiques, insiste-t-elle, ne doivent pas être perçues comme « sources de divisions ». Elles servent au contraire « la compréhension de l’autre, la reconnaissance de la diversité au sein du christianisme et la communion ».
Cette formulation n’est pas abstraite. Dans la région, l’œcuménisme est déjà concrètement pratiqué. L’UEPAL, le diocèse de Metz et le diocèse de Strasbourg publient régulièrement des messages communs de Noël et de Pâques. Le dernier message pascal, signé en 2026 par Isabelle Gerber, Mgr Philippe Ballot et Mgr Pascal Delannoy, appelait à devenir « artisans de paix ». La lettre au pape prolonge cette pratique : « Nous affirmons sans détour que l’œcuménisme n’est pas une option. Tout ce qui peut se faire en commun doit être encouragé. »
Justice, migrants, femmes et « montée des extrêmes »
La présidente de l’UEPAL reprend plusieurs thèmes chers à Léon XIV et à son prédécesseur. Elle salue les « prises de position courageuses » du pape « pour défendre les étrangers, les plus humbles, sans craindre les foudres de ceux qui se croient puissants ». Elle évoque aussi la justice écologique et sociale « qui garantit la paix » et alerte sur une « fragilisation » de l’Europe entière par « la montée des extrêmes ».
Un autre point, plus spécifiquement protestant, concerne la place des femmes. « Nous saluons toutes les discussions qui font avancer la place des femmes dans la gouvernance de l’Église », écrit-elle, avant d’annoncer que l’Union « fêtera prochainement le centenaire de l’ordination des femmes au ministère pastoral ».
En Alsace-Moselle, les premières femmes ont été ordonnées dans les années 1930 (Berthe Bertsch est souvent citée comme pionnière). Aujourd’hui, près d’un pasteur sur deux est une femme, et Isabelle Gerber elle-même incarne cette évolution en occupant la plus haute fonction de l’Union.
Un appel à une route commune
La lettre se clôt sur une formule de confiance : « En confiance, en humilité et en espérance : que Dieu nous guide sur notre route commune ! ». Ce n’est pas un texte de polémique ni de revendication institutionnelle. C’est un geste de reconnaissance mutuelle, adressé au moment où le pape rencontrait à Metz les responsables des différents cultes de France et signait avec eux « l’Appel de Metz », déclaration interreligieuse pour la paix. Les protestants d’Alsace et de Lorraine, héritiers d’une histoire de coexistence parfois conflictuelle, parfois féconde, ont choisi de rappeler que l’unité chrétienne n’est pas un luxe mais une exigence, surtout dans une Europe qu’ils voient fragilisée.
Le document n’a pas encore été rendu public dans son intégralité. Les extraits disponibles suffisent toutefois à dessiner une ligne claire : celle d’une Église protestante régionale qui, sans renoncer à ses convictions, refuse de transformer les différences confessionnelles en obstacles et invite le pape à regarder l’œcuménisme non comme une option diplomatique, mais comme un chemin déjà commencé.







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