Dans la terre fraîchement retournée reposent quatre hommes de son église : un père et ses trois fils, tués dans la nuit du 16 octobre, à Shurum, par des bandits et des groupes terroristes.
Le révérend Ezekiel Dachomo a murmuré : « J'ai envie d'être enterré avec eux. » Puis il a ajouté, et c'est cette seconde phrase qui me poursuit : « Nous avons prié, mais le gouvernement nous a abandonnés. »
Quelques jours plus tôt, il se trouvait en Israël, où il parlait de la persécution des chrétiens dans son pays. Il avait pris la parole pour que le monde sache. Et voilà que, de retour, il creuse de nouveau, ou plutôt il regarde d'autres creuser. Le témoignage n'avait pas empêché la mort ; il l'avait simplement précédée de quelques jours.
Je dois avouer ma gêne. Depuis mon confortable bureau, je suis tenté d'écrire un paragraphe d'indignation, puis un autre de consolation, et de refermer l'ordinateur. Mais la phrase du pasteur interdit ce confort. Elle ne dit pas seulement : Dieu nous a abandonnés. Elle dit : nous avons prié, et la prière n'a pas suffi ; le gouvernement nous a abandonnés, et c'était prévisible. Il y a dans cette plainte un mélange de foi et de désillusion que je reconnais, parce qu'il est exactement celui des Psaumes.
On oublie que près d'un tiers du recueil est fait de lamentations. Les Hébreux n'avaient pas peur de dire à Dieu ce que nous n'osons pas dire en public : « Jusques à quand, Seigneur ? ». Ils ne quittaient pas la maison de Dieu pour se plaindre ; ils se plaignaient à l'intérieur, en sa présence, la voix brisée mais tournée vers lui. Je crois que c'est ce que font les gens de Shurum. Autour de la tombe, ils ont prié, et c'était moins une récitation qu'un cri, de ceux que Dieu, selon l'Écriture, ne méprise pas.
On pleurait les morts, bien sûr. Mais on pleurait aussi, m'a-t-on dit, par peur : celle des vivants, qui se demandaient lequel d'entre eux serait le prochain. Le deuil, là-bas, n'a pas le luxe d'être achevé. Il se déroule à l'ombre d'une menace qui n'est pas terminée.
Que dire ? Je me méfie des explications faciles. Quand Job a perdu ses fils et ses filles, ses amis ont eu la sagesse de s'asseoir avec lui pendant sept jours sans dire un mot. Ils ont tout gâché en ouvrant la bouche. Peut-être la première vocation de ceux qui, comme moi, vivent loin de ces fosses, est-elle de nous asseoir, au moins en esprit, et de ne pas détourner les yeux.
Car l'Église est un corps, et Paul ne plaisantait pas : quand un membre souffre, tous souffrent. Cette phrase, pour nous qui lisons paisiblement, est un reproche. Nous avons trop souvent traité la souffrance des chrétiens d'ailleurs comme une rubrique de l'actualité plutôt que comme un deuil de famille.
Je n'ai pas de réponse à la question du pasteur Dachomo. Je sais seulement que le Dieu de la Bible n'est pas resté dans les hauteurs : il est entré dans un monde où l'on tue les innocents, il a lui-même été enterré, et ce qui est arrivé ensuite, trois jours après, est la seule raison pour laquelle on peut encore se tenir au bord d'une tombe et ne pas désespérer tout à fait. Cette espérance ne supprime pas les larmes. Elle ne les empêche pas non plus de continuer à couler. Mais elle les empêche d'avoir le dernier mot.
Alors prions. Pas pour nous donner bonne conscience, mais comme on tend la main à quelqu'un qui s'enfonce : pour les familles de Shurum, pour ce pasteur qui voudrait être enterré dans la fosse avec les siens, pour ceux qui ont peur ce soir, et pour que ceux qui détiennent le pouvoir de protéger se souviennent qu'ils en ont le devoir.
« Jusques à quand, Seigneur ? » Ce n'est pas une prière indigne. C'est peut-être la plus honnête que nous puissions faire aujourd'hui.







Comment resté insensible a la douleur de ce pasteur...... 😢😢😢 🙏
Merci Philippe de rappeler que nous sommes un CORPS et que nous nous devons de prier et penser aux uns et aux autres, ce malgré les kilomètres. Car L'ÉGLISE DE DIEU N'A PAS DE FRONTIÈRE. Elle réunit en ÉSPRIT, alors prions.🙏 Bénédiction.