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Pierre Berger / «je vois et j’entends, donc je crois» ?

Pendant des millénaires, la confiance humaine s’est appuyée sur une évidence simple : ce que l’on perçoit directement (surtout la vue et l’ouïe) constitue une preuve fiable de l’identité d’une personne et de la réalité d’un événement.

Pierre Berger· Journaliste· 31 octobre 2026

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Pierre Berger / «je vois et j’entends, donc je crois» ?

Un appel téléphonique, une visioconférence, un témoignage oral, une image — tout cela suffisait souvent à établir une conviction. L’IA générative (clonage vocal, deepfakes vidéo en temps réel, avatars hyperréalistes) a rendu cette évidence révocable.

Sam Altman a formulé cela clairement en juillet 2025 lors d’une intervention à la Réserve fédérale américaine : les empreintes vocales sont « complètement vaincues », les méthodes d’authentification par selfie ou voix ne tiennent plus, et il sera bientôt impossible de distinguer un appel FaceTime réel d’un clone généré par IA.

Le passage de la voix à la vidéo ne fait qu’élargir le périmètre de la vulnérabilité : relations personnelles (arnaques « grand-parent » ou « enfant en détresse »), finance, justice, politique, médias.

Le problème n’est plus seulement technique. Il est épistémologique et social. Quand la perception directe cesse d’être un critère fiable, le socle sur lequel reposent des siècles d’interactions humaines se fissure. On passe d’une culture où « voir c’est croire » à une culture où « voir et entendre » devient un signal faible, voire trompeur.

Les conséquences sociétales

• Crise de la confiance ordinaire : Chaque interaction à distance (appel, visio, message vocal) exige désormais un niveau de suspicion que la plupart des gens n’ont pas l’habitude de pratiquer. Les personnes âgées, les relations familiales distantes ou les contextes d’urgence sont particulièrement exposés.

• Érosion de la preuve : En justice, dans le journalisme ou dans les affaires, une vidéo ou un enregistrement audio ne pourra plus être considéré comme une preuve en soi. Il faudra des chaînes de provenance, des signatures cryptographiques ou des attestations externes.

• Adaptation culturelle nécessaire : La société devra réapprendre à vérifier autrement. Cela peut prendre plusieurs formes : mots de passe familiaux partagés, canaux de communication préétablis et vérifiés, multi-facteurs (y compris des dispositifs matériels), ou systèmes de « preuve d’humanité » (comme ceux que développe World, l’autre projet d’Altman).

• Risque de deux extrêmes : D’un côté, une paranoïa généralisée qui rend les interactions plus lentes et froides ; de l’autre, une résignation qui confie toute la vérification à des intermédiaires (grandes plateformes, institutions, systèmes biométriques centralisés), avec les risques de contrôle et de dépendance que cela implique.

Une rupture comparable à d’autres basculements

Ce n’est pas la première fois qu’une technologie remet en cause nos critères de réalité. La photographie a d’abord été considérée comme une preuve irréfutable avant que le trucage ne devienne courant. L’écriture a déplacé la confiance de la mémoire orale vers des documents. Mais la vitesse et la qualité des deepfakes rendent la rupture plus brutale : la falsification n’est plus un artisanat réservé à des experts, elle devient accessible et presque indiscernable.

La phrase « je vois et j’entends, donc je crois » était une forme d’empirisme quotidien. Elle doit maintenant être complétée, voire remplacée, par quelque chose comme : « je vois et j’entends, donc je vérifie le canal, le contexte et la provenance ».

Les sens ne sont pas un critère absolu selon la Bible

Dès l’Ancien Testament, Dieu rappelle que ce qui se voit et s’entend peut tromper. À Samuel, qui cherche un roi selon l’apparence, il dit : « L’homme regarde à ce qui frappe les yeux, mais l’Éternel regarde au cœur » (1 Samuel 16:7).

Jésus reprend cette logique : « Ne jugez pas selon l’apparence, mais jugez selon la justice » (Jean 7:24).

Et il cite le prophète Isaïe à propos de ceux qui « ont des yeux pour voir et ne voient pas, des oreilles pour entendre et n’entendent pas » (Matthieu 13:13-15). La capacité sensorielle intacte n’empêche pas l’aveuglement spirituel. Les deepfakes ne créent pas une situation radicalement nouvelle ; ils amplifient une limite que la Bible diagnostiquait déjà.

La tromperie comme réalité structurelle

Le Nouveau Testament décrit un monde où l’apparence peut être instrumentalisée. Satan est « le père du mensonge » (Jean 8:44). Jésus avertit que de faux messies et de faux prophètes feront « de grands signes et des prodiges, au point de séduire, s’il était possible, même les élus » (Matthieu 24:24).

Ce qui change aujourd’hui, c’est que la capacité de produire ces « signes » trompeurs n’est plus réservée à quelques acteurs surnaturels ou politiques. Elle devient technique, accessible, et presque indiscernable à l’œil et à l’oreille. La mise en garde biblique contre la séduction par les apparences devient donc plus concrète, non plus seulement spirituelle ou politique, mais aussi technologique.

Vivre par la foi, non par la vue

Face à Thomas qui exige de voir et de toucher, Jésus répond : « Heureux ceux qui n’ont pas vu et qui ont cru » (Jean 20:29).

Paul formule le principe plus largement : « Nous marchons par la foi et non par la vue » (2 Corinthiens 5:7).

Cela ne signifie pas renoncer aux sens ni tomber dans le soupçon permanent. Cela signifie que la vérité ultime ne se réduit pas à ce que les sens enregistrent dans l’instant. Dans un monde où la voix et l’image peuvent être clonées, cette distinction redevient vitale. Ce qui reste digne de confiance n’est plus d’abord l’apparence immédiate, mais une relation, une parole donnée, une fidélité éprouvée dans le temps, et, pour le croyant, la Parole qui se tient au-dessus des phénomènes.

Le besoin de discernement

La Bible ne se contente pas de relativiser les sens ; elle appelle à un discernement actif. « Bien-aimés, n’ajoutez pas foi à tout esprit ; mais éprouvez les esprits, pour savoir s’ils sont de Dieu » (1 Jean 4:1).

Ce discernement n’est pas une technique purement rationnelle. Il s’appuie sur la connaissance du caractère de Dieu, sur la cohérence avec sa révélation, et sur une sagesse qui grandit dans la relation. Dans le contexte actuel, cela peut se traduire concrètement : ne pas se fier à un appel ou une vidéo isolés, vérifier par un autre canal connu, prêter attention à ce qui dépasse l’apparence (les fruits, la cohérence, le temps).

La crise de la confiance sensorielle provoquée par l’IA ne contredit pas la vision biblique ; elle la rend plus visible. L’Écriture n’a jamais dit « vois et entends, donc crois ». Elle a plutôt dit : les yeux et les oreilles peuvent être trompés, le cœur est tortueux, et la vérité se reconnaît ailleurs.

Dans ce sens, le bouleversement technologique agit comme un révélateur : il force à retrouver ce que la Bible plaçait déjà au centre — non pas la certitude immédiate des sens, mais la nécessité d’un discernement qui ne s’arrête pas à ce qui se voit et s’entend.

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