Il avait un verset pour chaque occasion, qu'il déployait avec l'assurance de celui qui sait que le Ciel est de son côté. Or, depuis des années, il ne parlait plus à son frère. Une affaire d'héritage, une parole de travers, et le silence s'était installé dans la maison comme un meuble qu'on ne déplace plus. Il priait chaque dimanche, chantait à pleine voix, et gardait pourtant au fond de lui une pièce fermée à clé. Je ne le raconte pas pour le juger. J'y reconnais trop bien mon propre visage.
Ce qui me fascine, et me trouble, c'est la facilité avec laquelle nous manions les Écritures comme des formules. On les lance dans une conversation, on les épingle sur un réseau social, on les brandit au milieu d'un désaccord. Nous en faisons des incantations, des paroles magiques, comme si la répétition des mots justes devait finir par opérer en nous quelque chose, à notre insu et sans notre consentement.
Mais les formules ne font pas de miracles. Le lundi matin, nous retrouvons les mêmes blocages, les mêmes passions tristes, les mêmes ressentiments soigneusement entretenus. Et il ne s'agit pas de tièdes ou de marginaux. Ce sont des frères et des sœurs assidus au culte, fidèles à l'église, fervents même. Des gens que l'on croise aux réunions de prière, qui apportent un plat au repas partagé et qui savent distinguer un bon sermon d'un mauvais. Pourtant, chacun garde dans sa vie une part irrésolue, une zone que le cantique du dimanche n'atteint pas.
Je les ai longtemps observés avec une pointe de perplexité, avant de comprendre que j'étais en train de m'observer moi-même.
Alors, au fil des années, j'ai fini par poser une question. Aux autres d'abord, puis à moi, ce qui est plus inconfortable : la Parole que nous citons nous dérange-t-elle encore ?
La question n'est pas rhétorique. Elle contient un test. Si la Bible ne fait jamais que confirmer ce que je pensais déjà, si elle donne toujours raison à mes convictions, à mon camp, à mes rancunes, il y a de fortes chances que je ne l'aie pas vraiment lue. Je l'ai consultée, ce qui n'est pas la même chose. On consulte un miroir complaisant, un oracle bien dressé. On lit quelqu'un qui peut nous contredire.
Ce qui me frappe, quand je reviens aux Évangiles avec des yeux un peu moins familiers, c'est à quel point ils sont peu accommodants. Ils ont cette qualité remarquable d'irriter tout le monde, chacun à son tour. Aucun lecteur n'y trouve refuge indéfiniment.
Les riches s'entendent dire qu'un chameau passerait plus aisément par le chas d'une aiguille. Un jeune homme respectueux, sincère, qui a observé les commandements depuis l'enfance, repart triste, parce qu'il possédait de grands biens. Notons que Jésus l'avait regardé avec affection avant de lui dire cela. Mais les pauvres n'ont pas plus de raisons de se réjouir. Ils découvrent que l'amertume ne les rend pas innocents, que leur pauvreté ne leur donne pas le monopole du cœur pur, et qu'ils devront eux aussi pardonner, soixante-dix fois sept fois.
Les dévots, les spécialistes de la Loi, ceux qui jeûnent deux fois par semaine, entendent qu'ils ressemblent à des sépulcres blanchis, impeccables au dehors et pleins d'ossements au dedans. Les révoltés, ceux qui rêvaient d'un messie en armes, apprennent que le Royaume ne se prend pas par la force, et que l'ennemi est à aimer, non à écraser. Même les disciples, les plus proches, essuient le reproche : « Hommes de peu de foi », « Vous ne comprenez donc pas ? ». Pierre reçoit sur un même souffle une bénédiction et un « Arrière de moi, Satan ».
Jésus n'a ménagé personne. Et c'est peut-être la preuve la plus troublante qu'il aimait tout le monde.
Je pense souvent à la parabole du fils prodigue, que nous lisons presque toujours du côté du cadet. C'est le cadet qui nous touche : la dégringolade, les caroubes, le retour, le père qui court. Nous nous y reconnaissons volontiers, avec un certain confort, parce que la grâce, vue d'en bas, a quelque chose de flatteur.
Mais la parabole ne s'arrête pas à la fête. Elle se termine devant une porte, avec un frère aîné dehors, au bord du champ, qui refuse d'entrer. Un homme irréprochable, fidèle, assidu, qui n'a jamais quitté la maison et qui en est devenu l'étranger. Voilà tant d'années que je te sers, dit-il. Il parle comme un employé. Et la parabole, étrangement, ne dit pas s'il finit par entrer.
Je crois que Jésus laisse cette fin ouverte pour nous. Pour ceux qui, comme mon homme aux versets, sont restés à la maison et ont fini par y devenir les plus durs. La Parole nous dérange d'abord là, dans notre fidélité même, quand elle devient une façon de nous tenir à distance de la grâce que nous prêchons.
Je dois avouer que ma propre expérience va dans ce sens. Il y a des textes que j'ai lus pendant des années sans m'en émouvoir, et qui un jour m'ont saisi par le col. Je ne les avais pas compris davantage. C'est ma vie qui avait changé de place : une rupture, une déception, un échec qui a retiré le décor derrière lequel je me tenais. Soudain, des phrases que je croyais connaître me regardaient en face.
J'en ai tiré une conviction : la Parole ne se révèle pas d'abord à celui qui maîtrise, mais à celui qui est atteint. Le savoir biblique, utile, précieux, peut même devenir une armure. On peut connaître le texte et lui échapper. Les pharisiens connaissaient parfaitement les Écritures, et Jésus leur dit pourtant : vous sondez les Écritures, pensant y trouver la vie, et ce sont elles qui rendent témoignage de moi, mais vous ne voulez pas venir à moi.
La différence entre sonder et venir tient souvent à une seule chose : accepter que le texte puisse avoir quelque chose à nous reprocher.
Je ne voudrais surtout pas que ces lignes soient prises pour un réquisitoire. Ce que j'ai appris, au fil des années, c'est que l'inconfort est souvent le premier signe de la grâce. Un médecin qui ne nous fait jamais mal en palpant ne trouvera jamais ce qui est malade. La Parole qui dérange est une main qui cherche la blessure, non pour l'exposer, mais pour la soigner.
Une lecture qui ne gêne personne est probablement une lecture de façade. Un décor de théâtre : on dirait une maison, mais on ne peut pas y habiter.
Je pense à l'homme de mon église. Peut-être qu'un jour il relira ce chapitre qu'il connaît par cœur, et que le verset, pour une fois, ne sera plus un bouclier mais une porte. Peut-être qu'il décrochera son téléphone et appellera son frère. Je ne sais pas. Je sais seulement que, dans ma vie, la grâce a rarement commencé par un réconfort. Elle a commencé par une phrase que je n'avais pas envie d'entendre, et que je n'arrive plus à oublier.







Merci Philippe de nous rappeler que la PAROLE de DIEU est un miroir dans lequel nous devons nous regarder nous même avant toute chose. Car pour la renvoyer il faut d'abord la réfléchir. Amitiés fraternelles. Sois béni.