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Manifs lycéennes : une crise d’espérance selon Luc Bussière

La journée du 17 octobre a été marquée par d’importantes manifestations à travers la France, réunissant lycéens, étudiants, syndicats, anciens Gilets jaunes, agriculteurs et militants de divers horizons.

Pierre Berger· Journaliste· 26 octobre 2026

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Manifs lycéennes :  une crise d’espérance selon Luc Bussière

Selon le ministère de l’Intérieur, 550 000 personnes ont défilé ; les organisateurs avancent le chiffre de 800 000. Au 18 octobre, les forces de l’ordre déploraient 950 blessés. Le bilan des manifestants restait incomplet, avec notamment un jeune dont la main a été arrachée (après avoir ramassé une grenade, selon les éléments disponibles) et une personne ayant perdu un œil.

Des hôtels de ville ont été saccagés, dont un incendié à Limoges ; de nombreux commerces pillés et dégradés dans les grandes villes ; des groupes ont pénétré dans la résidence préfectorale de Bordeaux, y provoquant dégradations et incendie. Plusieurs symboles de la République ont été attaqués.

Les revendications portaient sur la hausse du coût de la vie, la baisse du pouvoir d’achat, les inégalités, la dégradation des services publics, les difficultés dans les établissements scolaires, les rémunérations et les retraites. Syndicats et organisations étudiantes ont soutenu le mouvement. La plupart des cortèges se sont déroulés pacifiquement dans un premier temps, avant que des groupes radicaux, présentés comme d’extrême gauche, ne cherchent l’affrontement et ne soient à l’origine des violences et pillages.

Dans une réflexion approfondie intitulée « La France en crise d’espérance », Luc Bussière invite à dépasser les explications immédiates sans les négliger. Il distingue trois niveaux de causes : les causes immédiates (événements, décisions politiques, injustices ressenties, sentiment de ne pas être entendu malgré des mobilisations pacifiques antérieures) ; les causes structurelles (affaiblissement des institutions, fractures économiques, perte de confiance, fragmentation de la société) ; et les causes existentielles et spirituelles (difficulté à imaginer un avenir désirable, perte d’horizon commun, crise de l’espérance, y compris chez certains chrétiens nourris d’une eschatologie défaitiste qui nourrit la passivité).

Cinq grandes crises alimentent selon lui les colères, se renforçant mutuellement.

La crise économique du déclassement : non seulement la question des revenus, mais celle de vivre dignement de son travail, se loger, élever ses enfants et espérer une amélioration – le sentiment que les efforts ne sont plus récompensés.

La crise politique de la perte de confiance : représentants perçus comme sourds, élections sans effet sur le quotidien, institutions jugées impuissantes, ouvrant la voie à une contestation hors des cadres démocratiques.

La crise sociale de la disparition des appartenances : affaiblissement des solidarités familiales, associatives, syndicales, religieuses et locales, accentuant l’isolement et le sentiment de ne compter pour personne.

La crise de la transmission : que promet-on aux enfants au-delà des compétences et de la consommation ? Une culture, des repères, une mémoire, une confiance dans la vie, le sens du vrai, du beau et du bien.

Enfin, la crise existentielle de la perte du sens et de l’espérance : lorsque l’avenir n’apparaît plus comme une promesse mais comme une menace (dérèglement climatique, guerres, déclassement, crises démocratiques, bouleversements technologiques), peur, frustration et colère trouvent un terrain favorable.

À cela s’ajoute la perte d’un vocabulaire commun : tous réclament la justice, la liberté ou la solidarité, mais ne s’accordent plus sur leur signification ni sur ce qu’est une société juste ou le bien commun.

Luc Bussière souligne le contraste avec le rassemblement récent de quelque 800 000 personnes à Paris lors de la venue du pape : calme, joie, recueillement, espérance, aucun saccage ni violence. Ces personnes subissaient les mêmes crises, mais « quelque chose les animait qui était plus fort que tout : la foi, l’espérance, l’amour ».

S’appuyant sur saint Augustin, il rappelle que les passions sont liées à ce que l’on aime, désire ou craint de perdre. La colère peut naître de la perception d’un bien bafoué (dignité, justice, reconnaissance, liberté). Elle n’est donc pas le problème en soi, mais ce que l’on en fait. Elle peut tourner en rond dans le ressentiment, la recherche de coupables et la destruction, ou être portée par l’espérance et le courage pour plus de justice, d’engagement et de reconstruction.

Augustin affirmait : « L’espérance a deux filles magnifiques : la colère et le courage. La colère devant les choses telles qu’elles sont, et le courage de les changer. »

La colère exprimée le 17 octobre est-elle fille de l’espérance ? Beaucoup manifestaient précisément parce qu’ils espéraient encore un changement ; chez certains, l’attente s’est transformée en violence car la colère n’était nourrie d’aucune espérance ; chez d’autres, elle restait fille de l’espérance, mais sans horizon crédible.

La Bible, rappelle-t-il, ne condamne pas toute colère (les prophètes dénoncent l’injustice) mais refuse qu’elle devienne puissance de destruction : « Si vous vous mettez en colère, ne péchez point » (Éphésiens 4,26). L’espérance biblique n’est pas l’espoir avec un petit « e » (projection de désirs et de fantasmes, source de déception). Elle est l’assurance que les promesses de restauration, de guérison et de réconciliation s’accompliront, que le Royaume est déjà là tout en n’étant pas encore pleinement manifesté.

Cette certitude invite à réinventer le présent et à être signes du Royaume qui vient. Trois images bibliques sont évoquées : Abraham qui espère contre toute espérance (Romains 4,18) ; Jérémie qui achète un champ alors que Jérusalem est menacée (Jérémie 32), acte concret de confiance ; Isaac qui rouvre les puits creusés par Abraham (Genèse 26,18).

Cette dernière image lui paraît particulièrement pertinente pour la France et l’Europe : rouvrir les puits de l’héritage spirituel, intellectuel, éducatif et culturel, non pour un retour nostalgique, mais pour retrouver des ressources permettant de construire l’avenir.

Si la crise est aussi existentielle, la réponse ne peut être exclusivement sécuritaire ou économique, même si la protection des personnes, la justice et l’amélioration des conditions de vie sont indispensables. Elle doit être culturelle, éducative et spirituelle.

Luc Bussière retient quatre priorités : redonner aux jeunes la capacité de se projeter dans l’avenir en ravivant l’espérance et en les aidant à découvrir leur identité de fils et filles du Père, héritiers de la terre ; restaurer les liens de confiance et les lieux d’appartenance, notamment les communautés et œuvres chrétiennes ; transmettre une mémoire qui ouvre des possibilités plutôt qu’une nostalgie paralysante ; former des personnes capables de transformer leur indignation en engagement responsable.

Écoles et universités ont une vocation majeure : non seulement préparer à s’adapter au monde tel qu’il est, mais donner les ressources intellectuelles, morales et spirituelles pour contribuer à ce qu’il pourrait devenir. La colère, fille de l’espérance, prenant la main de sa sœur le courage, peut alors devenir moteur de transformation, de Réformation.

Les Églises ont une responsabilité particulière : témoigner d’une espérance qui n’est ni fuite hors du monde ni simple promesse de prospérité, mais force de réconciliation, de justice et de service, se traduisant par des actes concrets, signes du Royaume. Elle ne doit pas devenir un moyen de faire supporter des injustices bien réelles.

Luc Bussière estime que la France ne traverse pas seulement une crise sociale ou politique, mais une crise de confiance dans la possibilité d’un avenir commun : une crise d’espérance. Lorsque les institutions ne paraissent plus capables de garantir la justice, lorsque la transmission ne donne plus de raisons de croire en l’avenir, lorsque les appartenances se défont, la colère risque de continuer à devenir le langage de ceux qui ne se sentent plus entendus.

Mais cette colère n’est pas nécessairement la disparition de l’espérance ; elle peut en être la manifestation douloureuse, désorientée, parfois destructrice. Le véritable défi n’est pas seulement d’apaiser les colères, mais de reconstruire les conditions d’une espérance partagée. Notre société est probablement plus violente non pas parce qu’elle n’espère plus, mais parce qu’elle espère encore sans savoir ni en quoi espérer, ni comment transformer cette espérance en action.

Cela ouvre une réflexion sur l’éducation, la transmission, la responsabilité politique et le rôle prophétique de l’Église. « Christ en nous, l’espérance de la gloire » (Colossiens 1,27). Le tombeau est vide : lorsque la pierre qui bloque la vision de l’avenir est roulée, l’Espérance surgit.

La parole aux lecteurs — 2

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  • PST PAUL26 octobre 2026

    Génération désenchantée !

  • Kamille26 octobre 2026

    “Rouvrir les puits” c’est une belle image, mais concrètement ça veut dire quoi pour nous ? On nous demande d’être patients et responsables pendant que les adultes ont tout cassé avant depuis quoi.... 40 ans ?? Et après on nous dit qu’on est violents… 😢🔥

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