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Pasteurs-influenceurs au Brésil : la foi à l’ère des algorithmes

Avant l’aube, l’évêque évangélique Bruno Leonardo publie une vidéo sur YouTube. Il prie, exhorte ses fidèles à chasser l’angoisse, la tristesse, l’anxiété et la dépression, et à ne pas perdre confiance en eux. En quelques heures, la vidéo récolte des centaines de milliers, parfois des millions de vues et une avalanche de commentaires.

Jean PROCHAIN· Resp. Editorialiste "Société"· 28 septembre 2026

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Pasteurs-influenceurs au Brésil : la foi à l’ère des algorithmes

Avec environ 76 millions d’abonnés sur YouTube — plus que n’importe quelle autre figure évangélique brésilienne —, cet homme à la coupe banane caractéristique, qui filme souvent chez lui sur un fond sobre, incarne un phénomène désormais massif : la conquête des réseaux sociaux par les pasteurs et prédicateurs évangéliques.

Cette scène, décrite notamment par El País et reprise par Courrier international, n’est que la partie visible d’un univers médiatique colossal. Le Brésil, longtemps terre catholique par excellence, compte aujourd’hui environ 27 % d’évangéliques, soit plus de 50 millions de personnes selon les données du recensement de 2022. La progression a ralenti par rapport aux décennies précédentes, mais le poids politique, culturel et économique de ce bloc reste considérable. Les réseaux sociaux ont accéléré et transformé cette expansion.

La théologie de la prospérité, version digitale

Le moteur doctrinal de cette vague, particulièrement dans les classes populaires, reste la théologie de la prospérité. La richesse n’y est plus un péché mais un signe de bénédiction divine. Les témoignages de conversion sont construits comme des récits de réussite : une famille qui passait de la misère à un salon de coiffure florissant, un converti qui gagne en un mois ce qu’il mettait trois ans à obtenir, un appartement à la plage acheté « parce que le Seigneur l’avait prévu ». Ces récits circulent massivement sur YouTube, Instagram et dans les programmes des églises néo-pentecôtistes.

Les pasteurs-influenceurs ont compris que l’algorithme récompense la régularité, l’émotion et le contenu partageable. Bruno Leonardo publie plusieurs fois par jour : prière du matin, message du soir, vidéo de minuit. Il invite ensuite ses «ouailles» à le suivre sur Instagram, où il montre des distributions alimentaires (3 000 familles à Bahia) et annonce des rassemblements dans des stades, comme à Fortaleza. Le clic mène au don, au partage WhatsApp, puis parfois au temple physique. Les dîmes se paient par QR code, carte bancaire ou application.

D’autres figures ont adopté des styles différents. Deive Leonardo, évangéliste de Joinville, cumule plus de 16 millions d’abonnés sur Instagram et une dizaine de millions sur YouTube. Ses vidéos, souvent à la production soignée, mêlent passages bibliques, conseils de vie, anxiété contemporaine et motivation. Il attire un public qui dépasse parfois le cercle des pratiquants réguliers et a même investi le streaming. Cláudio Duarte mise sur l’humour et le stand-up pastoral : relations de couple, finances familiales, quotidien. Camila Barros, Eyshila, Anderson Freire ou encore des chanteuses comme Isadora Pompeo incarnent une version plus culturelle et musicale du phénomène.

Les églises elles-mêmes se déclinent en formats adaptés. L’Igreja Universal do Reino de Deus, fondée par Edir Macedo (propriétaire de Record TV), conserve un style plus solennel et un poids institutionnel, avec son propre parti, les Republicanos. À l’opposé, Bola de Neve (Boule de neige) prêche depuis une planche de surf, en t-shirt de plage, avec des guitares électriques. Rede Gospel, liée à l’Église Renascer d’Estevam Hernandes, propose quiz bibliques, témoignages et clips façon MTV. Le menu est varié : il y en a pour tous les publics.

Une communauté convoitée, y compris politiquement

Cette audience immense intéresse les politiques autant que les entreprises. Les évangéliques forment un électorat structuré, souvent conservateur sur les questions de famille, de genre et d’avortement. Silas Malafaia, pasteur de l’Assemblée de Dieu Victoire en Christ et figure plus polarisante, accumule plus de 10 millions d’abonnés. Proche de Jair Bolsonaro — dont il a célébré le mariage —, il est parfois surnommé son « Raspoutine ». Ses vidéos virales mêlent prédication et attaques contre la gauche. Il oriente même parfois le contenu et le timing des publications de l’ancien président.

Tous les influenceurs ne jouent pas le même jeu. Certains, comme Bruno Leonardo ou Deive Leonardo, restent plus prudents sur le terrain partisan, même s’ils ont pu afficher un soutien à Bolsonaro en 2022. D’autres jeunes figures, parfois qualifiées de « micro-Bolsonaros », brouillent les frontières entre prédication, influence digitale et politique. Le résultat est une capacité de mobilisation impressionnante, via des groupes WhatsApp, des lives et des appels à des rassemblements physiques.

Des voix féminines émergent aussi. La pasteure Helena Raquel a fait scandale en dénonçant des collègues qui conseillaient aux victimes de violences conjugales de prier pour leur agresseur et de se taire. Elle milite désormais pour le leadership des femmes chrétiennes. Le phénomène des enfants prédicateurs, comme Ester Souza, 8 ans, avec près de 2 millions d’abonnés, pose des questions éthiques tout en participant à l’essor visible du mouvement.

Au-delà du temple : une foi déterritorialisée

Les réseaux ont brisé les limites géographiques. Beaucoup de fidèles suivent des prédicateurs qu’ils n’ont jamais rencontrés en personne et fréquentent parfois moins régulièrement une église locale. On parle de « desigrejados », ces évangéliques qui se reconnaissent dans la foi mais se contentent des contenus en ligne. Des enquêtes montrent que certains youtubeurs et podcasteurs chrétiens dépassent désormais en notoriété et en capacité de mobilisation des leaders institutionnels historiques comme Edir Macedo.

Le Brésil est particulièrement fort sur YouTube : selon certains classements de 2026, les pasteurs brésiliens pèsent lourdement dans l’audience mondiale des prédicateurs en ligne, avec Bruno Leonardo en tête. Instagram reste le terrain des visages, des stories de charité et des clips courts. TikTok attire les plus jeunes. L’ensemble forme un écosystème où la production de contenu est de plus en plus professionnelle, monétisée (livres, tournées, merchandising, dons) et concurrentielle.

Ce modèle n’est pas sans critiques

La théologie de la prospérité est accusé d’exploiter les plus pauvres. La richesse affichée de certains pasteurs contraste avec le discours d’humilité. Les contenus politiques alimentent la polarisation. Les enfants exposés très jeunes aux caméras soulèvent des débats.

Face à cela, l’Église catholique tente elle aussi de former ses propres « influenceurs », avec des prêtres comme Patrick Fernandes qui répondent aux questions des fidèles sur Instagram de façon directe et parfois humoristique.

Le Brésil n’est plus seulement un pays de grandes églises et de télévangélistes historiques. C’est devenu un laboratoire de la religion numérique, où un pasteur filme dans son salon, un évangéliste remplit des stades après avoir conquis YouTube, et des millions de personnes commencent leur journée par une prière algorithmique. Clic après clic, la foi se recrute, se monétise et se politise. Le temple, lui, n’a pas disparu : il s’est simplement déplacé, en partie, dans le téléphone.

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