Elle est née dans les sermons d’évêques, aux IVe et Ve siècles, à partir d’une Bible qui ne dit pas une seule chose sur la misère. Retour sur une invention qui structure encore nos disputes.
Les évêques ont inventé « les pauvres ». Voici pourquoi cela change encore notre façon de voir la misère. On croit souvent que « les pauvres » ont toujours existé comme groupe à part. Ce n’est pas tout à fait vrai. Sous l’Empire romain, il y avait bien des gens sans le sou. On les aidait parfois, mais parce qu’ils faisaient partie de la cité, pas parce qu’ils appartenaient à une catégorie spéciale appelée « les pauvres ». L’aide relevait du devoir de citoyen, pas d’une compassion particulière envers une classe sociale.
C’est plus tard, aux IVe et Ve siècles, que les évêques et les prédicateurs chrétiens ont fait émerger cette figure. L’historien Peter Brown le résume d’une formule frappante : en un sens, ce sont eux qui ont inventé le pauvre. Ils n’ont pas créé la misère. Ils ont créé une manière nouvelle de la nommer, de la rassembler et d’en faire un devoir propre de l’Église.
L’amour de la cité a peu à peu cédé la place à l’amour des pauvres. Cette invention s’appuie sur la Bible, mais la Bible ne dit pas une seule chose sur le sujet. Elle tire dans deux directions :
- D’un côté, la pauvreté est un mal qu’il faut faire disparaître. Le Deutéronome promet qu’il n’y aura pas de pauvre dans le pays si l’on respecte les règles du jubilé. Jésus, dans l’évangile de Luc, annonce une bonne nouvelle aux pauvres. Les premiers chrétiens des Actes des Apôtres vivent un moment où personne parmi eux n’est dans le besoin. Aider, c’est donc aussi lutter pour que la misère recule.
- De l’autre côté, la pauvreté devient une image spirituelle. Les béatitudes parlent des « pauvres en esprit ». Dans l’Ancien Testament, les anawim — les humbles qui n’ont d’autre appui que Dieu — sont présentés comme le modèle du croyant. Et le Christ lui-même « s’est dépouillé », selon saint Paul. Dans ce sens, être pauvre devant Dieu, c’est reconnaître qu’on dépend entièrement de lui. Ce qui est bon dans la pauvreté n’est pas le manque d’argent, mais cette attitude de dépendance.
De cette tension sont nés trois grandes façons de regarder le pauvre, que l’on retrouve encore aujourd’hui :
- La première en fait un objet de pitié. On donne l’aumône, on secourt le mendiant à la porte, et ce geste rappelle la grâce que l’on a soi-même reçue. Le danger est de réduire la personne à son malheur : elle devient le miroir dans lequel le donateur se sent bon, plus qu’un prochain avec sa propre histoire.
- La deuxième en fait un exemple à imiter. Les moines du désert égyptien, saint Antoine, plus tard certains ordres religieux, élèvent la pauvreté volontaire au rang de vertu. On n’aide plus seulement le pauvre : on cherche à lui ressembler intérieurement. Le risque, pointé plus tard par le théologien Gustavo Gutiérrez, est de transformer la misère réelle en idée abstraite et de détourner les yeux de ceux qui souffrent vraiment.
- La troisième en fait un moteur d’action. Saint François d’Assise ne se contente pas d’imiter : il entre dans la condition des pauvres par amour pour eux et lie ce choix à un combat contre leur sort. Au XXe siècle, la théologie de la libération va plus loin : la valeur de la pauvreté, si elle en a une, se trouve dans la lutte pour l’abolir. Ici on est côte à côte, plus au-dessus. Le risque inverse apparaît : faire de la situation matérielle le seul lieu où se joue le salut.
Face à ces trois modèles, une tradition protestante, notamment chez le réformateur Martin Bucer au XVIe siècle, a proposé une autre voie, plus discrète : organiser l’aide. Une caisse commune dans la paroisse, des diacres chargés de voir qui a vraiment besoin, une distinction pratique entre celui qui ne peut pas travailler et celui qui refuse de le faire. Cette distinction n’est pas une leçon de morale sur le mérite.
Puisque, selon cette théologie, personne n’est sauvé par ses œuvres, l’Église peut se permettre d’être pragmatique dans l’aide concrète. On ne confond pas le jugement de Dieu et la gestion d’une caisse. Des villes allemandes, puis des lois anglaises sur les pauvres, s’en sont inspirées, avec leurs réussites et leurs rigidités.
On peut bien sûr critiquer cette approche : elle risque de contrôler, de trier, de déshumaniser. La réponse consiste à séparer deux choses souvent mêlées :
- D’un côté, le principe : nul n’est justifié par ce qu’il fait, le pauvre pas plus que le riche.
- De l’autre, la pratique : toute communauté qui veut aider durablement doit distinguer les situations. Saint Paul le faisait déjà pour les veuves dans ses lettres.
Institutionnaliser l’aide ne supprime pas la miséricorde ; cela tente de l’empêcher de s’épuiser en gestes isolés.
Au fond, nous parlons encore « des pauvres » comme d’un ensemble : tantôt à plaindre, tantôt à imiter, tantôt à libérer. Cette façon de voir n’est pas aussi vieille que le monde. Elle est née dans des sermons d’évêques, à partir de textes bibliques qui ne disent pas tous la même chose. Savoir d’où vient le mot ne règle pas la misère. Cela empêche seulement de croire que nos réflexes sont évidents, ou qu’une seule manière de nommer le problème a épuisé le sujet.
Rien de tout cela ne dit comment remplir une assiette ou payer un loyer demain matin. L’histoire d’un mot ne remplace pas l’action. Elle éclaire seulement pourquoi nos disputes reviennent toujours aux mêmes endroits : faut-il plaindre, imiter ou libérer ? Faut-il donner sans compter ou distinguer pour que l’aide dure ? Ces questions ne sont pas nées dans les débats d’aujourd’hui.
Elles portent la marque d’une invention ancienne, chrétienne, qui a appris à l’Occident à voir dans le manque non seulement un accident, mais un visage, un devoir et parfois une leçon. Peut-être que le plus utile, pour un large public, est de garder les deux bouts de la corde.
La misère reste un mal qu’il est juste de vouloir réduire. En même temps, aucun programme, aucune aumône, aucune lutte n’épuise ce que les textes anciens plaçaient aussi dans la pauvreté : la conscience que personne ne se suffit à lui-même. Entre la pitié qui écrase, l’exemple qui s’évade et le combat qui oublie la personne, il reste une place pour une aide simple, organisée, qui regarde celui d’en face sans le transformer en symbole. Ce n’est pas une solution finale. C’est déjà une manière de ne pas se tromper de sujet.







Aucun commentaire pour le moment. Soyez le premier à réagir.